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    REMI ET ELODIE

     

    DEPART POUR LA GARE

     

    C'était en mai. Un matin de mai,

    un de ces matins qui annonçait une journée douce et radieuse.

     Le soleil, par les interstices des volets, emplissait la maison

    d'une douce clarté. On entendait les moineaux qui faisaient

    un tintamarre étourdissant en piaillant à qui mieux mieux.

     Tout présageait une très belle journée de printemps.

     Elodie et Rémi Legrand se levèrent tôt ce matin- là.

       Le train pour Lille était à 7 heures 56.

     Après avoir allumé la cuisinière et mis quelques gayettes

    de charbon dans le feu, Rémi prépara le café du matin et

    fit chauffer, dans le chaudron, l'eau qu'Elodie, la veille,

    avait tiré à la pompe. Puis il alla réveiller sa femme

                                                       par un tendre baiser.

     

     Elodie se leva aussitôt, il ne s'agissait pas de traîner au lit,

    le temps était compté.

     Elle lui bécota le cou, tout en lui caressant

    les cheveux et la nuque. Rémi adorait ces réveils à deux,

    il aurait voulu prolonger cet instant beaucoup plus longtemps

    mais ce n'était pas le moment.

    "- Eh min tiot, i s'agit point d's'amuser ach'teur!!

    (eh mon petit,il ne s'agit pas de s'amuser maintenant!!)

     Il dit celà avec douceur, un petit sourire aux lèvres

    qui voulait en dire beaucoup.

     Généralement, il se levait de bonne heure pour partir travailler

    et  il laissait dormir Elodie tout son soûl.

    _ alors ces petits matins à deux.....Hum !!!!

    C'était le bonheur!

     

     Elle sortit les habits du dimanche qu'elle avait lavés et repassés

    dans la semaine pour cette journée exceptionnelle.

     

     Quand l'eau fut chaude, Rémi déposa le chaudron

    près de la cuisinière flamande au milieu de cette grande pièce

    qui leur servait de lieu de vie.

     Elodie fit sa toilette sous l'oeil attentif de son mari.

     Il lui lava le dos comme à l'accoutumée.

    Aujourd'hui une envie indicible de la serrer dans ses bras,

    de la caresser et de la prendre là debout dans ce chaudron

    au milieu de leur cuisine, lui éveillait tous ses sens.

    Il devait chasser ses pensées

    _ ils n'avaient pas le temps_

    Il l'embrassa mais le parfum qu'elle dégageait,

    ne faisait que l'émoustiller.

    Elle s'en aperçut et l'écarta gentillement

    bien qu'elle aussi aurait bien aimé se blottir contre lui

    et céder à cette soif de lui. Il s'écarta doucement d'elle,

    il fallait qu'il se calme, la journée était trop importante

     pour se laisser aller à de telles pulsions.  

       Il la regarda encore un moment, faire ses ablutions

    tout en essayant de contenir tant bien que mal

    le désir qui le harclelait.

     

     

    Elle avait encore un corps de déesse cette jolie femme

    de 28 ans qui lui avait dit "oui" il y a 10 ans.

     Il aimait la regarder se laver et se préparer,

    il aimait ses longs cheveux bruns qu'elle brossait soigneusement

    matin et soir et qu'elle nattait en une longue tresse

    qui lui arrivait au bas du dos.

     Le jour. elle relevait cette natte, elle la roulait et

    l'épinglait en un chignon rond derrière la tête.

     

     Rémi , à son tour, fit sa grande toilette et

    se rasa méticuleusement.

     Il voulait être à son avantage aujourd'hui. 

     

     Ils prirent ensemble leur indispensable café,

    un copieux petit déjeuner et partirent pour la gare. 

     Il leur fallait bien une heure et demi pour se rendre

    à la gare mais tout leur était égal ce matin-là,

    même cette fraîcheur qui leur rougissait le visage.

    Ils étaient heureux !, heureux !, c'était merveilleux !!!.

     

     Elodie et Rémi habitaient la dernière maison du village,

    une longère que Rémi avait minutieusement retapé

    avec les moyens du bord,

     quand il était revenu de la "grande guerre",

    comme disent les autres, mais lui......

     

     Le soir, de leur petite fenêtre, ils voyaient,

    quand le temps le permettait, se coucher le soleil.

     C'était, pour Elodie, un spectacle dont elle ne se lassait jamais.

     Elle appréciait vraiment leur maisonnette même

    si celle-ci ne comportait que deux chambres:

    une grande pour eux et une toute petite pour..???. 

    et puis cette pièce qui servait à tout.

     C'était leur chez eux et c'était important.

     

     

     C'était une chose que Rémi n'aimait pas parler :

     de la guerre, des tranchées, de la tuerie.

     Il avait tant souffert de ne plus se sentir un être humain

    et de devoir boire à même le sol, l'eau qui emplissait les trous d'obus

    comme un animal errant.

     Il ne voulait pas en parler, NON,

    il aimait trop la musique, la danse et surtout son Elodie

    avec qui, il aimait valser sur les tables. 

     

     Il la chérissait son Elodie, il la connaissait depuis toujours,

    leurs parents étaient voisins et amis et lorsque le temps

    de l'adolescence arriva, ils ne cherchèrent pas ailleurs l'amour :

    ils le partageait depuis tant d'années.

     Des années , à se cacher des parents, à se bégotter

    dans les recoins les plus sombres, à échanger des regards complices

    et des sourires malicieux.

    Ils s'aimaient , c'est vrai, depuis toujours leur semble-t-il !.

     

       Lorsqu'ils se sont mariés, tout le village fut invité.

       C'était un événement :

    ELODIE CARLIER EPOUSAIT REMI LEGRAND.

     Certains firent la fête pendant une semaine :

    _l'enterrement de la vie de jeune fille d'Elodie,

    _l'enterrement de la vie de garçon de Rémi,

    _le mariage, le rebond, les ré-invitations.....

     C'est vrai qu'à cette époque, la guerre était finie

    et ceux qui en survécurent étaient si contents d'en être revenus.

     

     Il se rappelle souvent ce jour.

    Un sourire passa sur son visage

    et il serra un peu plus la petite main d'Elodie.

     

     Comme elle était jolie ce jour- là dans cette longue robe blanche

    qu'elle avait confectionnée avec l'aide de sa mère.

     Pendant des mois, prudemment, patiemment, elle avait coupé, mesuré, cousu.

     Elle voulait être la plus belle pour l'éblouir, lui, Rémi.

     Il la revoit toujours son petit bouquet de fleurs d'oranger à la main,

    ses longs cheveux bruns relevés comme à l'habitude,

    un voile blanc recouvrait  tout le haut de son corps

    et il avait du mal à apercevoir l'éclat

    de ses jolis yeux bleus.  

     

     

       Rémi sortit sa montre gousset : 7 heures 30,

    ils étaient dans les temps.

     Elodie remarqua ce geste, elle prit le bras de son mari,

    lui fit une baiser sur la joue et lui dit dans le cou :

     

    "- Min tiot dépêch'teu, i faut point rater l'train, i va point nous intint.

    (Mon petit dépêche-toi, il ne faut pas rater le train, il ne va pas nous attendre.)

    - Quo, y'a rin à craint', dans in d'mi-heur, on ié.

    (Quoi, il n'y a rien à craindre, dans une demi-heure, on y est.) 

    faudro point teut fatiguer, eul'journée n'est point finie !!.

    (il ne faudrait pas te fatiguer, la journée n'est pas finie !!.)

    - Ché vrai eul journée pour ti comme pour mi ché important !."

    (C'est vrai que la journée est importante pour toi comme pour moi !.)

     

       Elodie se blottit un peu plus sur le bras de son mari.

    Elle était heureuse de le sentir là,

    présent auprès d'elle,

    qu'aurait-elle fait sans lui ?. 

       Il lui rendit le baiser qu'elle venait de lui faire,

    ses yeux emplis d'amour.

    D'une voix décidée, il lui dit:

     

    "-Intinchion, nous v'là, cha va berloquer !."  

    (Attention, nous voilà, çà va bouger!)

     

       Ils rirent de connivence et repartirent d'un bon pas.

     

     Rémi était porion à la fosse de l'Escarpelle.

     Il avait obtenu ses galons à force de pugnacité

    et de dévouement pour son boulot mais c'est une chose

    qu'il ne parlait pas non plus.

     

       Elodie, elle-même, était descendu au fond pour trier le charbon,

    elle s'en était abîmé les mains. C'était un sujet également tabou.

     Puis elle avait tenu le petit café du village.

     C'est là qu'elle avait pu constituer ce joli pécule

    qui leur avait permis d'acheter la maison.

     Le café avait une très bonne notoriété et bien des clients

    venaient en fait pour faire les yeux doux à Elodie.

     Rémi ne le supportait pas, il était, c'est vrai très jaloux.

     Il ne supportait pas, que derrière son comptoir, elle puisse

    être à la merci de n'importe quel gigolo enivré d'absinthe.

    Elodie le rassurait toujours mais pour elle,

    il n'était pas question qu'elle abandonne.

     

    "- Quo teu t'inquiètes?" lui disait-elle souvent,

    (pourquoi tu t'inquiètes?)

    "-Ils ramènent des sous?,

    (ils apportent de l'argent)

    teu sais queuch té querre?",

    ( Tu sais que je t'aime?)

     

    voyant l'air sceptique de Rémi, elle insistait :

     

    " Mais ché qui chro jaloux,mais ch'té querre

    (Mais c'est qu'il serait jaloux, mais je t'aime)

    Mon Sieurs Rémi Legrand 

    (Monsieur Rémi Legrand)

    chva binto m'occuper d'ti, teu va vir,

    (Je vais bientôt m'occuper de toi, tu vas voir)

    Mon Sieurs Le grand."

    (Monsieur Legrand)

     

    Celà finissait toujours par un fou-rire.

       Elle avait tenu ses promesses, elle avait arrêter le commerce

    dès qu'elle emménagea dans leur "palace"

    où une autre vie les attendait.

     

     

    LE TRAJET EN TRAIN

     

    Ils arrivèrent à la gare juste une demi-heure

    avant le départ du train. Ce qui leur laissait le temps

    de prendre leurs billets.

    "Hé, Rémi, ché ti, Rémi de l'Escarpel', té pas al fosse ?"

    (Hé,Rémi, c'est toi,Rémi de la mine de l'Escarpelle, tu n'es pas au travail ?)

     C'était Roger, le trompette de l'Harmonie municipal d'Esquerchin.

    " Ch't' présent' Elodie, m' fam', té d'service aujordu ?.

    ( Je te présente Elodie, ma femme. tu travailles aujourd'hui ?

     Ch'drô print l'train, gé pas gramin l'tin.

    ( je dois prendre le train, je n'ai pas beaucoup de temps)

     A diminch."

    (A dimanche)

     Oui, Rémi faisait également partie de l'harmonie,

    il joueait du tuba et donnait des cours de solfège aux jeunes du village.

     Le dimanche, il y avait toujours un défilé de musique dans un village quelconque et bien sûr Rémi était de la partie. puis après c'était des banquets qu'Elodie préparait.

     Elodie élevait toute une basse-cour pour les festivités, elle se chargeait de tout : de l'élevage,  de la reproduction, de l'abattage et bien sûr de la cuisine.

     C'était son domaine, il n'était pas question de lui enlever quoique ce soit. C'était sa fierté _ son élevage : poules, lapins, canards, oies....

    "__Le train de 7 heures 56 en destination de Lille entre en gare, merci de vous éloigner des voies...."

     Dans un nuage de fumée, Elodie et Rémi virent en effet le train qui s'arrêtaient presque devant eux. Ils montèrent et s'installèrent dans le premier compartiment accessible.

     Ouf un petit moment de répit.

     Rémi en profita pour bourrer sa pipe, il l'alluma et aspira une grande bouffée qu'il transforma en de grandes voluptes bleues.

     Elodie le regardait avec ravissement : C'était son mari, ce bel homme assis devant elle, elle aimait ses fossettes qu'il possédait au creux des joues, cela le rendait tellement séduisant.

     Elle aimait ce long corps maigrichon qui ne possédait pas un gramme de surplus, Rémi maigrissait d'année en année, était ce le travail ?.

     Le soir, lorsqu'il rentrait de la mine, les yeux rougis par la poussière, la fatigue et l'obscurité, il se brossait à s'écorcher la peau pour essayer de rendre à son corps sa couleur originale.

     Mais c'était un chose impossible, le charbon lui faisait comme une deuxième peau et c'est cela qu'il ne pouvait accepter. C'était trop important pour lui d'être le Rémi qu'Elodie avait connu et aimé tout au début. et sa toilette du soir devenait comme un cérémonial !

     Elodie sortit sa tabatière, pinça quelques brins de tabac qu'elle renifla.

     Elle  éternua deux fois et se laissa bercer par le ronronnement du trainqui venait de démarrer.

    _ A quo pinches tu ?

    _( A quoi penses-tu ?)

    _Ch'sus point tranquil', mais bonf ché décidé ché com' cha.

     _ je ne suis pas tranquille mais bon c'est décidé comme cela

     Ses souvenirs l'emplissaient complétement,


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